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Textes :

"Le motif, thème incontournable dans le monde du textile, est amené par la reflexion d'Emmanuelle Lauer, qui utilise l'être humain comme moyen décoratif, elle sort des bouts de corps, comme d'un catalogue, et les banalise, puisqu'un oeil arraché à son orbite devient un pois qui rythme à l'infini tissus imprimés et papiers peints. Un morceau de poumon prend des allures de fleur étrange que l'artiste décline et vous propose en rideau, en abt-jour ou encore en nappe. C'est un jeu de recouvrement de surface, avec de la matière intime par les motifs et dans son utilité."

Yves Sabourin, préface, catalogue Fil de trois.



" 336-9-1, série photographique juxtaposant des portraits en pied et la vue d'un jardin clos. Ce portrait assis est un nu féminin anonyme photographié aux différents stades de la grossesse. la végétation évolue simultanément. Le visage se trouve à côté d'un cadre vide accroché au mur, futur portrait de l'enfant à naître.
Le point de vue reste radicalement le même avec une lumière semblant venir du jardin attenant. Ce montage photographique entre intérieur et extérieur rappelle certaines peintures hollandaises de XVIIè représentant des femmes sur le seuil entre la cour et l'intérieur de la maison.
Son titre composé d'une numération laisse penser que la série peut être illimitée, les instants déclinés à l'infini. La différence d'exposition à la lumière, la répétition de certains cadrages et la juxtaposition des photographies évoquent les sérigraphies d'Andy warhol. Le paysage florissant et ce symbole de la fécondité suggèrent l'étroit parallèle qu'il existe entre l'homme et la nature? Cette symbiose entre notre animalité et la Nature dont nous sommes partie intégrante nous rappelle le respect que nous lui devons pour les générations futures."

Catalogue, Lâchés dans la nature, Viry-Chatillon.




"Dans Mes Mains Mots, de gros plans de paumes de la main insérés dans le dessin de cartes à jouer offrent des zones réactives. Le jeu ne présente pas spécialement de règles à but précis, mais invite à la participation de joueur potentiel et adversaire virtuel, dont les pertes et gains sont aléatoires.
Il suffit de cliquer sur les cartes, les unes après les autres, de lire le message manuscrit, sorte de pense-bête rappelant des attitudes à adopter, des expressions-type, des émotions ou encore des invitations telles que caresser sa main, oser dire, cacher ses angoisses... Pour le premier exemple cité, le pointeur habituellement représenté par une flèche, est remplacé par une main. ce pointeur activé par l'utilisateur de la souris révèle d'autres messages suggestifs en faisant courir la main sur la photographie : encore, ta peau/ma peau, pas touche, délicieux, et puis quoi encore?
Grâce à cette proposition de l'écran, d'une activité de dialogue entre l'utilisateur d'un système informatique et la machine, l'artiste nous plonge dans l'univers de l'interactivité. Cette animation interactive révèle les enjeux de la réalité virtuelle : comment les images de synthèse tridimensionnelles produisent-elles un système de simulation interactive? Comment peut-on prendre une ceratine distance critique vis-à-vis de l'image qui singe la réalité? Qui simule la réalité?"

Catalogue, Mon Oeil, Viry-Chatillon.




"Emmanuelle lauer nous donne à voir des animations numériques à travers lesquelles l'élément lumière de l'ordinateur est rapproché de l'élément lumière utilisé par les artistes dans les vitraux. le projet consiste justement à mettre en lumière la puissance visuelle de l'écran grâce au parallèle avec le vitrail. comme l'écran, le vitrail n'existe que lorsque la lumière les touche; de même les vitraux varient dans leurs couleurs et leurs formes en fonction de la lumière, comme le fait une animation numérique."

Catalogue, Mon Oeil, Viry-Chatillon.



"Décorps est un travail sur le corps, le décoratif, le textile, le populaire lié au tissu imprimé. Il s'agit d'utiliser l'imagerie traditionnelle et d'en donner une lecture contemporaine. A la place des habituels motifs floraux, vous découvrez des coeurs, des poumons, des yeux, des langues ou encore des os de bassin. A chaque fois, l'ambiguïté survient avec le motif floral survient.
Cette recherche autour du motif, du décoratif et des fleurs, envahissantes parfois, explore une thématique hautement féminine à la connatation souvent négative, qui réduit l'idéal artistique féminin au simple décor, au seul joli, lui déniant tout sens ou symbolisme. Fleurs, feuillages, plumes,oiseaux, autant d'éléments que s'est appropriée la féminité pour dire son rapport à la nature, sa sensibilité à son cycle, son rythme, sa (pro)création, son caractère nourricier.
Les détails anatomiques imprimés sur le tissu de décorps évoquent, quant à eux, le corps, son intimité, la vie qu'il peut donner jusqu'à la souffrance et la mort qui peuvent advenir."

Arts hebdo Médias , spécial textile, octobre 2012.



" Je suis très heureux de vous présenter Emmanuelle Lauer et de vous dire quelques mots sur le travail qu'elle nous propose à l'aparté, Les Lumières de la Terre.
Je tiens d'abord à remercier Emmanuelle d'avoir accepté la règle du jeu un peu inconfortable qu'on lui a proposée, celle de créer son projet en dehors du cadre d'une résidence (...)
Pendant sa résidence d'été, Jean-Marc Nicolas nous a proposé un regard sur l'emprunte de l'homme sur le paysage. Dans sa résidence à venir, Aurélie Mourier travaillera sur les formes végétales, s'inspirant des herbiers des botanistes. Emmanuelle, elle, nous apporte son point de vue sur ce autour de quoi on tourne finalement dans cette série d'expositions, qui semble être la question de notre rapport à "ce qui n'est pas urbanisé autour de nous".
Ce qui intéresse Emmanuelle, c'est notre rapport à la nature. La nature, pas l'environnement; l'environnement c'est ce que l'on façonne, ce que l'on aménage, que l'on exploite ou l'on protège, avec lequel finalement on négocie, on est dans une situation de rapport de force. On peut aussi avoir un rapport de force avec la nature quand elle devient incontrôlable et produit des cataclysmes, mais il s'agit ici, chez Emmanuelle, d'une nature paisible à défaut d'être sauvage.
Qu'est-ce que l'on voit? Des images de nature, de forêts ouvertes sur des clairières et des mots qui appartiennent au champ lexical de l'amour, du désir, de la sexualité, qui surgissent de manière aléatoire, au gré de notre propre déambulation dans cette nature. Des mots animés numériquement, en forme de néons colorés qui évoquent évidemment, disons-le, ces boutiques aux vitrines opaques ouvertes jusque tard dans la nuit, ces trompe-la-solitude des voyageurs de commerce.
Emmanuelle nous dit que notre rapport à cette nature, quand nous nous y promenons, est aussi de type charnel, amoureux, sexuel même. On trouvait déjà ce lien dans ta série "Sexes", où tu représentais des sexes de femme au bic et à l'aquarelle comme des fleurs ou des coquillages... Il peut nous paraître incongru comme ça de se dire qu'une anodine promenade en forêt a aussi une dimension érotique, mais en y repensant, je crois qu'Emmanuelle se situe dans la lignée de nombreux poètes et artistes qui ont puisé dans le champ lexical et l'imagerie de la forêt, de la nature, pour dire l'amour.

Quelques exemples:
- Gainsbourg, Lola Rastaquouère:
"Dans la moiteur torride de sa croupe d'airain
On pouvait voir éclore des renoncules par derrière
Et par devant un conifère
Me rappelait un air jamaïcain "
- Apollinaire, Les Lettres à Lou
"Vulve qui serre comme un casse-noisettes"
"Mamelon gauche semblable à une bosse du front d'un petit veau qui vient de naître"
"Toison claire comme une forêt en hiver"
"Je baise tes chers petits seins roses et insolents qui semblent des brebis broutant des lys et des violettes"

Et cette idée résonne particulièrement chez nous, ici, à l'orée de la forêt de Brocéliande, nous qui sommes imprégnés de l'imagerie arthurienne qui regorge d'allégories érotico-forestières. Un exemple, peut-être le plus sublime, c'est notre fée Morgane, fée de la forêt s'il en est, dans sa représentation dans une scène du Chemin de Croix de l'église de Tréhorenteuc. Le Christ est genou à terre, abandonné par Dieu, écrasé par la souffrance, et elle, la reine de la forêt, représentée de manière incroyable selon tous les canons de la pin-up des années 50, dégage une furieuse puissance érotique pour lui dire: "Relève-toi! Dresse-toi! Bande ton corps!" Ce qu'il a finalement réussi à faire...
Je remercie Emmanuelle aussi pour ça, de nous (re)donner envie de beaucoup plus nous promener en forêt..."

Frédéric Ducloyer, discours lors du vernissage de Les lumières de la terre


Vertige

"Sur les murs du temple, des lianes noires aux airs de tentacules circulent et se développent en fonction de son architecture, de ses ouvertures et de ses arcs; elles convergent vers une forme ronde et colorée, une pression, un étouffement, tandis que des pics blessants assaillent le cœur du dessin. La couleur puissante des cœurs apporte l'espoir, le combat n'est pas perdu d'avance! Les paroles de la bande son accompagnent le visiteur dans sa déambulation, le projette dans ses propres combats. L'artiste plasticienne Emmanuelle Lauer réalise des œuvres associant des techniques mixtes qui prennent la forme d'installations lumineuses, d'animations numériques, de gravures à l'eau forte, de photographies, de dessins, de volume.
L'installation murale et sonore Vertige donne à voir et à entendre sa vision d'un monde violant, violence entre les hommes, dans le travail, où tristesse et dureté trouvent leur chemin, s’immiscent dans les interstices de nos vies comme dans celles de la pierre; par un geste maîtrisé, la couleur coule sur le papier/mur, calligraphie le récit de notre monde contemporain, de la dualité de l'être et du verbe, quête incessante de l'équilibre des forces dans une fresque elliptique.
La bande son diffuse des extraits detextes contemporains choisis tant pour leur qualité littéraire que pour leur sens : «Que la parole, ce bref voyage verbal du dedans au dehors, puisse être aussi atrocement pénible dans certaines circonstances, cela me fascine».Siri Hustvedt "Un été sans les hommes" L'artiste a choisi de lire elle-même, la douceur de sa voix s'oppose à la violence du sens des mots mais n'en contredit pas pour autant leur véracité tandis que les battements de cœur ponctuent l'espace et les intertices du verbe.
«vertige» d'Emmanuelle Lauer, c'est aussi le lien puissant et indéfectible de la parole au cœur."

Dominique Delomez